Reservation

Reservation

Map Icon

  • Google+ (+261) 33 15 472 45
  • contact@beloentremer.com
  • version français - English version

Lancement de boutre devant l’hôtel Entremer à Belo sur mer

avril 22, 2014

Boutre Belo sur mer

Ce matin, lancement de boutre (zozobotry) à Belo sur mer nord, en face d’Entremer, de l’autre côté de la lagune.

Il en était question depuis une semaine, pour profiter des grandes marées d’automne qui amèneraient l’eau bien plus près de cette goélette de près de 20 tonnes dont la carcasse de grosse baleine s’est montée sous nos yeux depuis le début des constructions de l’hôtel.

Elle appartient à Gaf, l’un des premiers pêcheurs avec qui j’ai établi des relations de confiance, Gaf dont j’avais fait une photo au tout début de notre installation, avec son beau gilet de sauvetage d’un orange fluo.

Après des mois de chantier, même si les mâts n’étaient pas encore dressés (ils arrivent toujours en dernier), la coque était montée et ventrue, la peinture finie, de ce bleu cyan qui rappelle le ciel plutôt que la mer. Mais soit les finitions essentielles n’étaient pas achevées, soit le propriétaire n’avait pas rassemblé la somme nécessaire à l’organisation de la fête, soit aucun jour, aux yeux des Liseurs de destin, ne semblait favorable.

Du mardi prévu, le lancement avait été remis, sine die. Car laisser passer cette occasion signifiait attendre au moins la prochaine pleine lune, si les astres étaient favorables, et peut-être bien davantage car cet endroit de la lagune n’est suffisamment en eau que par de hauts coefficients.

Finalement, l’information me parvint hier midi, par le Gardien qui demandait une demi-journée de « congé fianakaviana » (famille). En effet, Gaf relève de son clan et il serait malvenu qu’il n’assiste pas à cet événement marquant. Un lancement de boutre n’est pas que l’aboutissement d’un investissement de longue haleine ni la promesse de revenus futurs. C’est une fierté, un signe de la bénédiction d’Andriamanitra, le Dieu parfumé (chrétien ou traditionnel) et des Ancêtres et pour toute la communauté villageoise, une réjouissance qu’aucun Vezo, malgré les éventuelles jalousies, ne peut ignorer. Pour un peuple de la mer, mettre un bateau à l’eau ne peut être anodin, c’est un orgueil et une crainte qui nécessitent rites et festivités.

Hier soir, aucun doute n’était plus possible, la musique commençait à plein baffles, les cris et les rires d’enfants couvraient les habituels appels d’oiseaux nocturnes et la lumière d’une ampoule électrique scintillait entre les cocotiers.

À trois heures du matin, à l’heure du réveil des premiers coqs, retentissait l’appel de la conque (antsiva). Il fallait du renfort car c’est à bras d’hommes, à l’aide de solides cordes, que le bateau est tiré sur des rondins régulièrement disposés en guise de roulement, et ce jusqu’à la mer.

À l’aube, alors que la musique n’avait pas cessé de la nuit, les premiers chants de femmes et leurs danses célébraient le commencement effectif de la cérémonie.

De loin, j’apercevais de petits groupes de villageois arrivant du centre de Belo, venant prêter main forte soit aux haleurs, soit aux danseuses. La conque ne cessait de lancer à intervalles réguliers son appel mélancolique. Y arriveront-ils ?, me demandai-je, tant le boutre me paraissait imposant et la mer lointaine. Ils y arriveront, me dit le Veilleur, pressé de rentrer chez lui car dans l’euphorie, ses filles avaient omis la veille de lui apporter son repas.

Lorsque je me rendis sur les lieux, la marée était suffisamment haute pour m’obliger à traverser en pirogue mais n’avait pas atteint son point culminant. Je saluai quelques connaissances, écartai poliment quelques importuns avinés. L’ambiance était comme toujours bon enfant, des groupes de femmes et d’hommes étaient assemblés ça et là, assis dans le sable en lignes, sans doute dans une disposition cardinale qui reflétaient le degré de parenté, l’importance des clans respectifs, sans négliger les petites zones d’ombre que dessinaient les quelques cocotiers et la coque d’un autre boutre qui avait connu des jours meilleurs. Les lamba colorés des femmes, les chemises propres des hommes mettaient beaucoup de couleurs sur le sable blond. Le groupe électrogène ronronnait en crachotant une fumée noire, la musique poursuivait son rythme endiablé, des silhouettes titubantes esquissaient des danses désordonnées à l’intérieur d’un cercle imaginaire, des enfants faisaient des galipettes sur le pont.

L’heureux propriétaire, les yeux légèrement troubles mais l’élocution claire, se leva pour me saluer. Je n’avais pas – c’était une tradition entre nous – de cigarette à lui offrir, mais lui concédais volontiers un litre d’essence pour pouvoir alimenter son groupe et poursuivre la musique jusqu’à l’arrivée à l’eau. Nous étions voisins, en parenté d’échange professionnel, c’était là la moindre des choses.

La suite, je la vis depuis l’hôtel, avec toute l’équipe qui bien évidemment avaient lâché râteau, marteau ou couteau de cuisine pour observer le moment crucial qui s’était annoncé par une harangue du Tompony (dans le contexte, il s’agit davantage d’un « maître » que d’un propriétaire) juché sur le boutre et gesticulant des deux bras pour stimuler ses troupes.

Le premier mouvement est toujours le plus spectaculaire : l’énorme masse qui s’ébranle, qui commence à glisser sur les rondins, qui prend de la vitesse puis qui s’immobilise en se couchant sur le flanc tandis que les plus jeunes garçons en bout de corde, déséquilibrés, s’égaillent en s’éclaffant dans l’eau qu’ils ont déjà atteinte, théâtralisent et s’aspergent… Les hommes se frottent les mains contre la chemise et discutent de ce qui aurait pu ou n’aurait pas pu être fait pour aller plus loin.

Il fallut trois élans pour que la coque touche enfin l’eau, suffisamment pour qu’à la prochaine grande marée, elle soit portée.

Et en moins d’une heure, il n’y eut plus rien. Plus que le boutre Dieu dispose – un parmi d’autres dans ce village de charpentiers de marine -, les cocotiers, le sable, et comme tous les jours, mais plus rares que d’habitude, quelques pêcheurs qui revenaient, leur filet sur l’épaule. La fête était finie, Belo reprenait sa quiétude de petit village côtier, avec sa mer parsemée de voiles carrées et de grandes envolées de toile qui font de ses goélettes des vaisseaux enchantés.

Share this:

  • Facebook
  • Twitter

Write your comment